Nos conseils de lecture




Faisant fi des derniers ouvrages à la mode, dont la majorité sera oubliée dans moins de deux ans, nous cherchons dans le patrimoine littéraire mondial les œuvres maîtresses, méconnues ou oubliées, qui parlent à nos sens, à notre intelligence, à notre éthique. Ce qui ne nous empêche pas de remarquer, parmi la multitude de livres publiés chaque année, certains qui méritent qu’on s’y arrête. Nos lecteurs sont invités à nous signaler leurs propres coups de cœur, argumentés.

Enfilades, François Marchand

Éditions du Rocher 2016
Autres temps, autres mœurs ? Non point, mais une façon beaucoup plus déjantée de faire vivre en nouvelles les travers de notre société grâce à des métaphores jouissives qui permettent de passer les frontières de la bien-pensance. Mais nous reconnaissons immédiatement la correspondance avec des situations très actuelles et la stupidité ravageuse des interdits imposés par le monde politico-médiatique. Un moment de rire… qui devient rapidement jaune.

Le Dernier Dieu, Claude Farrère

Flammarion 1926
Un roi déchu, la haute bourgeoisie parisienne, Paris en 1920 et déjà les éléments d’un monde en décomposition : l’hédonisme absolu, une moralité douteuse, l’absence de tout élan spirituel préfigurent notre société de consommation et d’individualisme forcené. Claude Farrère excelle à peindre le désir charnel libéré de toute entrave, un petit monde clos sur lui-même et la satisfaction de ses envies. À lire pour la langue (ce n’est pas du roman de gare) et pour la description d’un monde pas si lointain.

Madame H., Régis Debray

Gallimard 2015.
La profonde désillusion d’un homme qui aurait voulu être là où se passent les choses, où se fait l’histoire [et qui n’a pas l’outrecuidance malsaine d’un BHL] racontée avec verve et humour grinçant. Ce livre, dans son style propre, ne dit pas autre chose que les Finkielkraut, Zemmour et autres de Villiers sur la fin d’un monde « de qualité ». « … l’advenue de la quantité comme juge suprême des qualités, commensurables, commutables et computables. La France cessa d’être une personne pour devenir 1% de la population mondiale ;… l’échelle des PIB dans le monde, le palmarès de l’homo sapiens ; le top ten, notre gratin… Mais soyons sérieux : ce qui fait du chiffre, quand les Lumières sont indexées sur les pixels, c’est le message fort, véhiculé par l’image forte, transmettant un moment fort… » L’écriture est belle, le réquisitoire mordant, le récit « cultivé », raisons pour lesquelles j’en recommande la lecture.

Dans les forêts de Sibérie, Sylvain Tesson

Gallimard, Paris 2011.
Du Sylvain Tesson, partisan des expériences extrêmes, plus intéressant par la personnalité de l’auteur que par son expérience ou son style ; que de litres de vodka engloutis ! Dommage pour un héros qui vilipende la société de consommation. Mais la description des paysages hiver-naux de la Taïga vaut la lecture.

Dandy, de Richard Krawiec

Time sharing, 1986, Editions Tusitala pour la traduction française, 2013, Prix du meilleur Polar des lecteurs de Points.
Dandy est un petit garçon maladif et pres-qu’aveugle et sa mère, Jolène, une paumée qui tente de vivre et de le nourrir de beurre de caca-houète. Artie, minable menteur et voleur à la tire, s’éprend d’elle, c’est-à-dire qu’il la colle en lui racontant des rases. « Couple quasi mythique », écrit Médiapart, avis qui manifeste le goût de notre époque pour la fange, le ratage, l’échec, comme le prix attribué par les lecteurs de Points prouve la dégradation de notre temps sans faire la distinction entre un roman noir et un roman policier. À éviter absolument.

Julip et autres récits, Jim Harrison

10/18, 1995.
Un style, une grâce, une imagination ! L’entrée dans un monde infini, de nature sauvage et d’êtres humains sans avenir. Julip, Chien brun ou Philipp Caulkins sont certes des ratés, mais quelle vitalité, quels parcours ! Roman noir mais roman, à l’opposé de Dandy. Pour ceux qui ne veulent pas prendre le temps de lire l’ouvrage qui la rendu célèbre : Dalva. À lire en prenant son temps.

Quattrocento, Stephen Greenblatt

libres Champs, 2015. 1417
Un célèbre humaniste florentin, Poggio Bracciolini, dit le Pogge, « découvre un manuscrit perdu qui changera le cours de l’histoire ». N’exagérons pas, le De rerum natura de Lucrèce n’a pas changé la face du monde – il poursuit la pensée d’Épicure et de Démocrite – mais sa poésie emporte l’adhésion des humanistes du quattrocento. L’auteur explore avec un talent et une science confirmés un siècle de bouleversement de la pensée, de l’art, de la littérature et de la philosophie, le conflit ouvert entre l’humanisme et le catholicisme régnant. À lire absolument par toute personne férue d’histoire et de pensée.

Plaidoyer pour la fraternité, de Abdennour Bidar

Albin Michel, 2015.
Abdnennour Bidar est normalien, agrégé et docteur en philosophie. Son livre veut tirer des leçons positives du grand rassemblement fraternel qui a suivi les attentats de janvier : c’est une prise de conscience, dit-il… Dommage que ce rassemblement émotionnel ne soit suivi par aucune prise de conscience ! Un musulman nous dit que ses frères « doivent faire le ménage… et qu’ils se débarrassent de tout ce qui est archaïque dans l’islam,… de la conviction que l’islam est la meilleure des religions, de l’interdiction de remettre en cause la caractère de « vérité absolue » du Coran… ! » En fait, il encourage les musulmans à ne plus l’être ! Car si on ôte au Coran ses fondements, que reste-t-il ? Dommage qu’il ne soit pas historien, il nous aurait dit que le Coran est une pâle copie de la Bible, ancien et nouveau testament, que le chef de tribu Muhhamad a hérité de la religion des chrétiens syriens et que, pour lui, Moïse et Jésus sont les prophètes, que le Coran a ensuite été travesti pour en faire une source de pouvoir – comme l’a fait l’église catholique avec le Nouveau Testament –, que les monarchies du Golfe s’en sont emparées, en détruisant toutes les preuves de la « vraie vie » du Prophète, de son tombeau à Médine, en faisant de la Mecque le lieu saint par excellence alors que ce lieu était inhabité du temps de Mahomet et que ce nom est en réalité celui d’un village de Syrie qui a été rayé des cartes au XIe siècle… bref que le Coran est un mythe, au même titre que l’Iliade et l’Odyssée, au même titre que la Bible, au même titre que L’épopée de Gilgamesh. Néanmoins, le livre est à lire parce qu’au-delà du mythe, Bidar prône la fraternité et le retour au sacré, et qu’on ne peut que le suivre sur ce chemin.

L’oligarchie au pouvoir, de Yvan Blot

Economica, 2011.
Yvan Blot est énarque, docteur en sciences économiques, ancien député et haut fonctionnaire. Yvan Blot est un énarque cultivé qui exerce son sens critique à la lumière des philosophes grecs et modernes, comme Heidegger ; rien que cela engage à lire son essai. Il reprend le terme de Heidegger de Gestell « l’appropriation utilitaire » pour montrer que l’homme moderne est prisonnier de la culture ambiante diffusée par l’oligarchie pour exploiter le peuple réduit à une masse indifférenciée de producteurs-consommateurs remplaçables à merci, privé de tout lien avec la nature et le cosmos, soumis à ses instincts les plus primitifs valorisés par sa capacité à raisonner pour avoir plus. À lire absolument.

Le temps, la plus commune des fictions, de Véronique Le Ru

Philosophies PUF, 2012.
L’auteur explore les différentes façons de considérer le temps, par approche expérientielle, par la science, par la technique et elle aboutit au fait qu’il est une construction intellectuelle récente et qu’il est devenu, mesuré et minuté sur tous nos appareils – jusqu’à la nanoseconde pour les calculs boursiers – l’instrument d’une domination pernicieuse de l’entreprise capitaliste sur le commun des mortels. Vivre pleinement sa vie nécessite de se réapproprier le temps, de le goûter, de le laisser s’écouler au rythme de notre biologie et de la nature. Excellent ouvrage qui provoque une réflexion fondamentale.

Le grondement de la montagne, de Yasunari Kawabata

Albin Michel, 1969.
Quel plaisir ! quelle grâce ! Certes le message n’est pas gai, pas enthousiasmant : un vieil homme (il approche la cinquantaine !) sent sa mort prochaine. Doté d’un fils et d’une fille en délicatesse avec la morale ou la société, il survit grâce à la beauté délicate de sa belle-fille et aux « splendeurs fugitives de la nature » ; peinture de l’éphémère et des réminiscences d’une vie intérieure agitée. C’est du Kawabata, fort justement prix Nobel en 1968, dont je préfère néanmoins Le Maître ou le tournoi de Go », où l’on retrouve certes ses hantises mais aussi et surtout la façon dont la destinée d’un être humain peut se jouer sur un Go-ban. À lire maintenant comme dans vingt ans.

La vie sur terre, Baudouin de Bodinat

Editions de l’encyclopédie des nuisances, Paris 2008.
Il s’agit là des tomes premier et second de 1996 et 1999 des Réflexions sur le peu d’avenir qui contient le temps où nous sommes, dans lesquelles Les Inrockuptibles voient « un inventaire de la barbarie de cette société industrielle totalitaire dans laquelle nous vivons ». De la superbe écriture ! lancinante dans l’utilisation du passé composé et de l’imparfait : « J’ai pensé que… », comme on n’en trouve plus depuis Paul Valéry et ses Variété. Baudouin de Bodinat est le no mou le pseudonyme d’un philosophe et essayiste de langue fran-çaise ; il pense le temps présent et l’enferment de l’homme moderne dans le béton, la voiture, la téléréalité et la publicité, homme coupé de l’environnement naturel, de ses liens avec la nature et donc de lui-même. Cet ouvrage est réservé aux personnes très cultivées passionnées par l’usage d’une langue précise et riche et qui disposent d’un esprit critique développé doublé d’une Joie inattaquable.

La fuite est un art lointain, Catherine Quilliet

Paul & Mike, 2014.
Catherine Quilliet est physicienne à Grenoble et son recueil de nouvelles, grâce à une écriture précise et désenchantée, nous invite à une danse du malaise où un léger décalage, un jour, fait tout basculer. Le Grand Nord, les Carpates, un frère musicien viré de sa boîte, une scientifique égarée dans la montagne… Catherine Quilliet décrit l’étrange avec une plume réjouissante : « Pierre… venait de se faire lourder par la boîte dans laquelle il travaillait depuis six ans, et dans la foulée sa minette, dans laquelle il travaillait depuis bon nombre d’années, lui a demandé de dégager de son appartement. Il y a des filles qui ont le sens du timing, c’est un bonheur… » Conseillé aux lecteurs qui ont envie de sortir des sentiers battus avec un verre de scotch à la main.

L’inconscient de l’Islam, Malek Chebel,

CNRS Editions, Paris 2015.
Malek Chebel est anthropologue des religions et psychanalyste. Traducteur du Coran, il dénonce la dérive du monde arabo-musulman actuel ; cet ouvrage mène une réflexion sur l’interdit, la faute et la transgression à travers cinq études : la guerre sainte pour s’approprier les femmes, les idéologies du kamikaze ordinaire, le Ma(n)ternel – mélange de maternel et de mante religieuse -, les livres interdits et l’autodafé, l’immolation ou le sacrifice. Cette étude est intéressante car conduite de l’intérieur, par un musulman. Elle présente toutefois deux limites majeures à mon sens. La première est que le Coran est une tradition orale et, dès lors qu’elle est écrite, elle trahit (tradutore, traditore) et on ne peut savoir quelle est la parole originelle – qui n’était pas dite en arabe du temps du prophète. La deuxième est qu’attribuer le Coran à Dieu via l’ange Gabriel voudrait dire que Dieu parle en arabe – je veux bien croire qu’Il est polyglotte et qu’il parle hébreu, araméen, arabe, sumérien ; mais je crois surtout qu’Il se désespère de la liberté qu’Il a accordé à l’homme ! J’ai apprécié que Malek Chebel pointe l’immaturité du musulman dans sa relation à la femme – objet de convoitise et de pouvoir – à cause de la relation qu’il a entretenu avec sa propre mère… qui ne devient femme qu’à travers sa progéniture masculine… quand elle est ménopausée. Lecture réservée aux lecteurs consciencieux et… intellectuels

La Dame à la Licorne, Tracy Chevalier (après La jeune fille à la Perle)

Tracy Chevalier s’est penchée sur cette célèbre tapisserie exposée au Musée national du Moyen-Âge (Thermes de Cluny) dont on ne sait en vérité pas grand-chose… ce qui lui permet de laisser libre cours à son imagination. L’on suit la conception et la fabrication des sept tapisseries durant les deux ans que leur commanditaire, Jean Le Viste, a accordés au maître lissier, toute une galerie de délicieux portraits s’enchevêtrant comme sur le métier la chaîne et la trame. La parole est donnée à chaque personnage alternativement comme la navette qui circule entre les fils. Les féministes hurleront, autres temps autres mœurs… Saine et agréable lecture.

Le Maître et Marguerite, Mikhaïl Boulgakov

Ce roman de Mikhaïl Boulgakov est le plus étrange que j’aie jamais lu. Avec quel talent et quelle imagination l’auteur mêle réalité et fantastique ! nous fait participer simultanément à la Passion du Christ et à la lutte éternelle entre le Bien et le Mal ! Ponce Pilate comme fil directeur de cette lutte, hier comme aujourd’hui… Cet imposant ouvrage, qui met en scène un grand nombre de personnages – Boulgakof l’a « maturé » pendant douze ans – n’est pas facile à aborder mais toute personne intelligente devrait le lire, si elle ne l’a pas encore fait.

Le livre de Joe, Jonathan Tropper, 10/18, 2006

Peinture de la société américaine, histoire d’un jeune homme de 34 ans, Joe Goffman, qui revient sur son passé sombre et obtient une certaine rédemption lorsqu’à l’occasion de la mort de son père, il revient dans la petite ville dont il a esquinté les habitants - ses camarades d’enfance - dans son ouvrage à succès, Bush Falls. Ce livre m’intéresse d’un côté par ce qu’il montre de la petitesse d’esprit, de l’intolérance et de la toute-puissance de la pensée unique au fin fond de l’Amérique profonde. Il m’intéresse surtout par la description fine et sans concession des personnages, par leur évolution au cours de ce psychodrame. Joe se transforme lui-même en revenant sur son passé par la confrontation musclée avec ses anciennes relations, qu’elles soient amicales, amoureuses ou dévalorisantes. Il est amené à reconsidérer la perception qu’il avait de son père, de son frère, de ses deux grands amis de l’époque, par lesquels le scandale est arrivé. J’y ai vu des analogies avec le Théorème de Pasolini. Joe une fois débarrassé de ses griefs devient un être de pardon : pardonner aux autres, se pardonner soi-même. C’est cela que nous voulons mettre en exergue dans notre maison d’édition, qu’on peut se défaire des croyances qui obscurcissent notre vision du monde et de nous-mêmes pour atteindre une réelle humanité. Pas un livre inoubliable mais intéressant pour un grand lecteur.

La croisière de l’imprévu

De Vito Dumas. 141016 - Vous êtes marin et/ou vous avez rêvé d’aventures avec Alain : Gerbaud, Henri de Monfreid et autres aventuriers des mers mais connaissez-vous Vito Dumas ? Il est le premier navigateur solitaire à avoir fait le tour du monde à la voile, en 1942, en doublant le Cap Horn. Il entreprend la traversée de Buenos-Aires à New-York en 1945 mais en passant la bouée rouge du chenal menant à New-York, divers incidents l’amènent à … mais je ne vous en dis pas plus, son exploit est phénoménal ! Il faisait tellement corps avec son bateau qu’il se déplaçait par tous les temps sans harnais de sécurité sur un pont lui-même sans filières ! Je vous incite à découvrir l’imprévu… avec une carte de l’Océan Atlantique à côté de vous.

La porte du Messie

141028 - L’auteur de ce polar, Philippe Le Roy, a exercé tous les métiers dans sa vie, à l’exception manifeste de celui d’écrivain, ce qui est bien dommage. L’intrigue elle- même est grosse comme une maison, elle tient mal la route : pour maintenir le suspens, il fait assassiner sous les yeux du héros tous les interlocuteurs susceptibles de lui fournir les informations qui feraient avancer son enquête. Ne reste plus qu’à faire disparaître le héros à la fin de l’enquête, faute de savoir quoi en faire… C’est extrêmement dommageable car Le Roy a centré son enquête sur le Coran en prenant appui sur des travaux très nombreux et sérieux, avec l’aide d’un théologien spécialiste d’histoire religieuse, Guillaume Hervieux. Et ce qu’il délivre comme connaissances est une bombe qui concerne directement un milliard d’êtres humains et – djihad oblige – l’humanité entière qui reste à convertir. Emmanuel Carrère a écrit Le Royaume qui relate les débuts du christianisme à travers la vie des acteurs de l’époque et la façon dont ont été écrits les grands textes du Nouveau Testament. Qui écrira les origines du Coran ? Le Roy cite cinq pages d’ouvrages de référence dans la bibliographie qui accompagne son roman. Dans les premiers textes, les proto-Corans, écrits en araméen, c’est Jésus le Prophète, et non Mahomet et, par ailleurs, la traduction en arabe trahit le texte : la promesse des soixante-dix vierges qui attendent les martyrs auprès d’Allah n’est que celle « d’une installation confortable sous des raisins blancs, clairs comme le cristal » … Un brûlot, vous dis-je passionnant par les temps qui courent.

Le Royaume, d’Emmanuel Carrère

141110 - Nous évitons d’ajouter nos fiches de lecture à celles, nombreuses et redondantes, des spécialistes du court terme, à savoir des ouvrages de la dernière rentrée littéraire mais… mais l’ouvrage de Carrère n’a été retenu pour aucun prix et cela nous a intrigués. Je crois savoir pourquoi cet ouvrage n’a pas été jugé digne des prix de la rentrée : il est trop bon, trop bien construit, trop documenté, trop intime. De plus, le christianisme n’étant pas « en odeur de sainteté » dans notre occident antichrétien, il ne s’agissait pas de mettre en avant une telle littérature. Emmanuel Carrère met son ego certes surdimensionné au service d’une enquête très approfondie sur la naissance du christianisme. Là où les faits ne sont pas rapportés, il se fie à sa fréquentation de vingt ans de la Bible et des Evangiles pour parler principalement au nom de Luc qui, grec lettré, compagnon de Paul ayant rencontré la plus grande partie des acteurs de la scène, Pierre, Jacques, Jean…, est l’auteur principal de la Bonne Nouvelle : Evangile selon Saint Luc, Actes des Apôtres, écrivain public pour le compte de Paul. On ne peut que louer l’authenticité de la recherche d’E. Carrère et son implication personnelle qui apporte à son récit sa densité charnelle. A quand l’équivalent pour traiter de la naissance de l’Islam, avec un Coran traité objectivement ? Nous découvririons que les premiers Corans – les proto-corans – étaient écrits en araméen par des nazaréens de la région de Damas et que dans ces textes c’était Jésus le Prophète, et non Mahomet ! Ce qui permet de comprendre les références permanentes à la Bible, principalement dans la sourate 1. Le Coran araméen était un lectionnaire de la Bible et des Evangiles à l’intention des arabes du Moyen-Orient !...

Le livre de Joe

De Jonathan Tropper, 10/18, 2006. Peinture de la société américaine, histoire d’un jeune homme de 34 ans, Joe Goffman, qui revient sur son passé sombre et obtient une certaine rédemption lorsqu’à l’occasion de la mort de son père, il revient dans la petite ville dont il a esquinté les habitants - ses camarades d’enfance - dans son ouvrage à succès, Bush Falls. Ce livre m’intéresse d’un côté par ce qu’il montre de la petitesse d’esprit, de l’intolérance et de la toute-puissance de la pensée unique au fin fond de l’Amérique profonde. Il m’intéresse surtout par la description fine et sans concession des personnages, par leur évolution au cours de ce psychodrame. Joe se transforme lui-même en revenant sur son passé par la confrontation musclée avec ses anciennes relations, qu’elles soient amicales, amoureuses ou dévalorisantes. Il est amené à reconsidérer la perception qu’il avait de son père, de son frère, de ses deux grands amis de l’époque, par lesquels le scandale est arrivé. J’y ai vu des analogies avec le Théorème de Pasolini. Joe une fois débarrassé de ses griefs devient un être de pardon : pardonner aux autres, se pardonner soi-même. C’est cela que nous voulons mettre en exergue dans notre maison d’édition, qu’on peut se défaire des croyances qui obscurcissent notre vison du monde et de nous-mêmes pour atteindre une réelle humanité.

Train de nuit pour Lisbonne

De Pascal Mercier, 10/18. Titre original Nachtzug nach Lissbon, München, 2004. Pascal Mercier est né en Suisse et vit à Berlin où il enseigne la philosophie. On ne sait pas qui est le héros de ce roman, de Raimund Gregorius, dit Mundus, érudit polyglotte pratiquant le grec, le latin et l'hébreu, ou Amadeu de Prado, poète portugais qu'il découvre grâce à la jeune femme qu'il sauve du suicide. Sa vie bascule, il prend le train pour Lisbonne pour rencontrer Prado sur ses terres. C'est le début d'une errance au milieu de toutes les personnes qui ont connu et fréquenté Prado et, à travers eux, il découvre une personne d'une immense complexité qui le renvoie à ses propres interrogations. L'écriture est superbe, la réflexion philosophique d'une richesse inouïe, non pas en se référant aux grands auteurs comme le fait Le monde de Sophie mais par une réflexion profonde et permanente de Prado sur les circonstances de sa vie. Ce roman est pour moi unique, au même titre que La Montagne magique de Thomas Mann. Sa lecture impose le silence autour de soi, des plages de temps dégagées de toute autre préoccupation.

La Montagne magique

Ouvre maîtresse de Thomas Mann, Le livre de poche, 1931. Un immense classique, réservé aux grands lecteurs, ceux que ne rebute pas les huit cents et quelque pages d’un récit limité à l’horizon d’un sanatorium durant sept ans. « Chef-d’œuvre de T. M., l’un des plus célèbres écrivains allemands du XXe siècle, La Montagne magique est un roman-miroir où l’on peut déchiffrer tous les grands thèmes de notre époque. Et c’est en même temps une admirable histoire aux personnages inoubliables que la lumière de la haute montagne éclaire jusqu’au fond d’eux-mêmes ». J.T. 19/06/14

Éloge des voyages insensés

De Vassili Golovanov, chez Verdier Slava, 2008. Le coup de cœur d’un libraire qui me l’a transmis. L’île polaire de Kolgouev n’a plus de secret pour moi, j’y ai vécu et me suis pénétré de ses paysages, de ses légendes, de l’histoire de « l’antique horde nomade du Grand Nord ». J’ai connu les désastres causés par la « civilisation industrielle » et le communisme, qui a transformé le Grand Nord en poubelle. Vassili a entrepris ce voyage parce que, dit-il, « nous n’avons plus d’ailleurs. C’est cet ailleurs, sans lequel aucune création n’est possible, que nous cherchons ». J.T 20/06/14

Le Désespéré

Léon Bloy, Omnia, première édition 1886. On redécouvre Léon Bloy, qui n’eût aucun succès en son temps, sans doute pour les raisons énoncées par un de ses personnages : « La littérature vous est interdite. Vous avez du talent, un incontestable talent, mais c’est pour vous une non-valeur, un champ stérile… Pour vivre de sa plume, il faut… une acceptation des formes à la mode et des préjugés reçus, dont vous êtes malheureusement incapable ». Léon Bloy dispose de la plus belle plume qui soit, d’un vocabulaire d’une richesse inouïe ; sa plume colle à son intransigeance : il faut être saint ou rien ! Son aspiration à la pureté incandescente en fait un brûlot à la face du monde des hypocrites, des bourgeois, des jouisseurs de leurs corps et des biens matériels. À ce double titre, il vaut que l’on aille jusqu’au bout d’une œuvre à rebours de tout ce qui se fait en littérature moderne, troublante, gênante, voire écœurante. Un livre peut être une redoutable provocation, on ne lit pas que pour se faire plaisir ! Et la langue de Léon Bloy est unique. J.T. 21/06/14